Le vrai “temps d’écran” qui influence le plus votre enfant : celui qui coupe la connexion
- Samuel Provost

- il y a 4 jours
- 6 min de lecture
Ce texte ne vise pas à banaliser l’usage des écrans chez l’enfant. Il propose plutôt un complément essentiel : observer ce que l’écran fait à la relation adulte-enfant, car c’est souvent là que l’impact se joue. En petite enfance, la qualité de présence de l’adulte (parent, proche, éducatrice, éducateur) est un puissant levier de développement. Quand cette présence est fragmentée par des interruptions fréquentes, l’enfant le ressent immédiatement, parfois plus qu’on ne l’imagine.
Dans une époque où l’on parle surtout de “limiter le temps d’écran” des enfants, une question mérite d’être posée avec calme : et si le facteur le plus déterminant n’était pas uniquement ce que l’enfant regarde, mais aussi ce que l’adulte fait avec son propre téléphone pendant les moments d’interaction?
Téléphone des parents et développement de l’enfant en petite enfance
Plusieurs travaux récents convergent vers une idée simple : l’enjeu n’est pas seulement l’écran, mais l’interruption de la relation. Certains résultats suggèrent que l’usage du téléphone par le parent en présence de l’enfant est associé à des indicateurs moins favorables sur le plan socioémotionnel, alors que le temps d’écran de l’enfant, pris seul, n’explique pas toujours ces différences.
Dans une étude publiée en 2022 (Cogitatio Press) portant sur des familles, les auteurs rapportent que l’intensité de l’usage du téléphone par le parent autour de l’enfant est associée à une intelligence émotionnelle plus faible chez l’enfant, alors que les mesures de l’usage médiatique de l’enfant ne prédisaient pas les mêmes déficits émotionnels. Un article de l’UC Santa Barbara (2022) résume également ces résultats et souligne l’intérêt de se pencher sur les habitudes technologiques des parents lors des interactions quotidiennes.
D’autres recherches utilisent le concept de technoference, c’est-à-dire les interférences de la technologie dans les échanges parent-enfant. Dans plusieurs études, cette technoference est liée à davantage de difficultés de comportement (par exemple, plus d’irritabilité ou de réactions impulsives). Il s’agit souvent de liens observés (associations), mais la cohérence des résultats entre différentes équipes renforce l’idée qu’un adulte régulièrement interrompu devient moins disponible, et que l’enfant s’ajuste à cette indisponibilité.
Ce qui change quand l’adulte est distrait
Les jeunes enfants apprennent en continu grâce aux interactions “aller-retour” : un regard, un sourire, un mot, une réponse, un ajustement. C’est ce qu’on appelle parfois le principe de “serve-and-return” (l’enfant envoie un signal, l’adulte répond, et l’échange se construit). Quand l’adulte se tourne vers un écran, même brièvement, la boucle se brise.
Une étude expérimentale publiée en 2024 (Frontiers) a observé que lorsque des parents étaient interrompus pendant une interaction avec leur tout-petit, leur sensibilité et leur réactivité diminuaient, et les enfants devenaient moins engagés socialement. Point important : l’effet était observé autant avec une distraction numérique qu’avec une distraction non numérique, ce qui suggère que la variable centrale est la perte de présence, plus que “l’écran” lui-même. (Étude expérimentale : utile pour observer l’effet d’une interruption sur l’interaction dans un contexte contrôlé.)
Ce phénomène rappelle le principe du still-face : lorsque l’adulte devient soudainement peu réactif, l’enfant peut manifester un inconfort ou une détresse. Avec un téléphone, l’intention n’est pas de “faire le still-face”, mais pour l’enfant, l’expérience peut ressembler à une absence soudaine : moins de réponses, moins de micro-signaux, moins de chaleur relationnelle.
À moyen terme, ce n’est pas nécessairement une “catastrophe” ponctuelle qui pose problème, mais la répétition. Un enfant qui anticipe qu’un adulte est souvent indisponible peut chercher à “faire réagir” autrement : en augmentant l’intensité (cris, interruptions, opposition) ou en se retirant plus vite du jeu et de la communication.
Pourquoi la présence attentive est un levier plus efficace qu’une règle rigide
Les règles de temps d’écran peuvent être utiles, surtout si elles encadrent le contenu, le moment et l’accompagnement. Mais la recherche récente soutient de plus en plus l’idée suivante : la qualité de l’engagement adulte-enfant est un facteur clé. Un parent qui demeure mentalement présent pendant les moments sensibles (repas, routine du soir, jeux, transitions, arrivées/départs en Garderie) crée un contexte plus sécurisant et plus stimulant, même si l’enfant est exposé à un certain niveau d’écrans.
En d’autres termes, au lieu de viser uniquement une “quota-logique” (x minutes par jour), une approche souvent plus payante consiste à protéger quelques moments relationnels non négociables où l’adulte est entièrement disponible. Ces moments-là agissent comme une base : l’enfant s’y régule, s’y rassure et y construit ses apprentissages.
Langage, émotions et comportements : ce qui est en jeu
Sur le plan du langage, les jeunes enfants ont besoin d’entendre beaucoup de mots, mais surtout d’être en interaction. Une étude présentée en 2024 (SRCD) avec des enregistrements en milieu naturel a montré que lors de périodes où la mère utilisait son téléphone, la quantité de mots adressés à l’enfant diminuait, et même de courtes vérifications pouvaient réduire rapidement l’input langagier. Cela ne signifie pas qu’un message lu une fois “abîme” le langage. Cela suggère plutôt que si les micro-interruptions deviennent fréquentes, l’enfant reçoit moins d’occasions d’échanges riches.
Sur le plan socioémotionnel, on parle aussi de parental phubbing (le fait de “snober” l’autre en regardant son téléphone). Une méta-analyse publiée en 2023 (PMC) regroupant plusieurs dizaines d’études conclut que le phubbing parental est associé à davantage de problèmes comportementaux et à une moins bonne compétence socioémotionnelle chez les enfants, ainsi qu’à une estime de soi plus faible en moyenne. (Méta-analyse : synthèse de nombreuses études, utile pour repérer des tendances robustes à travers des contextes différents.)
Encore une fois, l’idée centrale n’est pas de culpabiliser, mais d’observer un mécanisme : quand l’adulte est régulièrement “absent-présent”, l’enfant perd une partie de ce qui nourrit son développement au quotidien, soit la réponse chaleureuse, rapide, ajustée.
Signaux d’alerte : comment ça peut se manifester à la maison et en Garderie
Voici des indices fréquents observés chez certains enfants quand les interactions sont souvent interrompues (ils ne prouvent pas à eux seuls que “le téléphone est la cause”, mais ils peuvent orienter une réflexion) :
l’enfant augmente l’intensité pour obtenir une réponse (répète, crie, touche, tire la manche)
il se retire plus rapidement du jeu ou de la conversation
les transitions deviennent plus difficiles (ex. quitter la maison, passer au bain, s’habiller)
il cherche davantage d’attention “négative” (opposition, provocations, gestes impulsifs)
il “teste” la disponibilité de l’adulte (regards insistants, interruptions fréquentes)
en Garderie : agitation accrue quand l’adulte est occupé et moins disponible, difficulté à attendre, baisse de persévérance
Ces signaux peuvent aussi apparaître pour d’autres raisons (fatigue, changements, anxiété, développement normal, arrivée d’un bébé, etc.). L’intérêt est de se demander : est-ce que, dans nos routines, la présence adulte est souvent fragmentée? Et si oui, où pouvons-nous protéger la connexion?
Des stratégies simples pour réduire l’interruption, sans tomber dans l’extrême
L’objectif n’est pas d’éliminer la technologie, mais de l’empêcher de manger les moments relationnels. Plusieurs recommandations convergent vers des gestes concrets :
créer des zones et moments sans téléphone pour tout le monde (repas, routine du soir, arrivée/départ, lecture, bain)
regrouper les vérifications (au lieu de 15 micro-consultations, 2 moments précis)
privilégier la pleine attention pendant 10–15 minutes de jeu ou d’échange, surtout après une journée de Garderie
utiliser des “réparations” rapides : si vous avez été interrompu, revenir vers l’enfant avec un contact visuel et une phrase simple (“je reviens avec toi, je t’écoute”)
L’American Academy of Pediatrics recommande aussi une approche de plan familial des médias : des règles réalistes, cohérentes, et surtout un modèle adulte aligné. Quand l’adulte montre qu’il peut déposer son téléphone pour une interaction, il enseigne une compétence invisible mais essentielle : la régulation de l’attention.
Ce que la recherche met de plus en plus en lumière, ce n’est pas seulement l’écran de l’enfant, mais la manière dont l’écran de l’adulte interrompt la relation. Les études et synthèses récentes associent l’usage fréquent du téléphone par le parent pendant les interactions à des indicateurs moins favorables sur le plan émotionnel, comportemental et relationnel, alors que le temps d’écran de l’enfant, pris isolément, n’explique pas toujours les mêmes écarts.
La bonne nouvelle est simple : protéger quelques moments de présence pleine dans la journée peut avoir un effet disproportionné. Pour les parents comme pour les équipes en Garderie, la priorité n’est pas la perfection, mais la constance : des interactions chaleureuses, attentives et suffisamment fréquentes pour que l’enfant se sente vu, entendu, et soutenu dans ses apprentissages.












Commentaires